« L’art sans le savoir » : chronique de Matthieu Guigo

 



Qui ne voit que tout, dans les sociétés et les mœurs occidentales, par-delà l’Atlantique et ailleurs, cède et craque, sous le poids trop lourd des mémoires, des vies et des habitudes, ne comprend pas le monde dans lequel on vit, dans lequel NOUS SOMMES, aux premières années du deuxième millénaire.

La sexualité et son fonctionnement d’abord, s’imposent toujours plus libres – peut-être en apparence seulement, mais enfin… L’Histoire, souvent celle tragique, tend à faire entendre des voix peut-être trop oubliées, imposer une relecture des événements ( négligemment traités par les historiens ? ) comme la colonisation, la traite des noirs, par exemple. La société enfin, pour nous contenter de ces trois champs de réflexion, qui sont bien loin d’être exhaustifs, la société qui appuie désormais l’égalité entre les sexes, abolit les différences de genre ou plutôt invente des ponts entre ceux-ci et donne une visibilité à de nouveaux individus – sans doute autrefois relégués dans la marginalité. Iel(lle), le pronom de la troisième personne indéterminée, est entré, faut-il le rappeler, cette année dans le dictionnaire.

La démonstration rapide est claire. Des forces « progressistes » sont à l’œuvre partout dans le monde libre et sans doute au-delà, et font exploser/imploser les cadres de l’expérience humaine, laissant apparaître des pans entiers de celle-ci méconnus.

Mais l’Art ? De quelle révolution artistique récente pourrions-nous nous réclamer ? L’art contemporain ? Tout juste une continuité, l’étonnement encore, n’ayant guère surpassé l’effronterie géniale de l’urinoir de Duchamp – déjà maintenant bien datée.

La révolution Surréaliste ? Bien réelle celle-là, mais encore plus lointaine dans les mémoires et les pratiques.

L’art, assez curieusement, ne semble pas profiter de ce « progressisme » et reste cantonné à son histoire cloisonnée.

Il y a eu pourtant, au cours du XIXème, sous l’impulsion d’un génie, Van Gogh – bien que celui-ci restât à son époque dans l’anonymat provoqué par l’incompréhension – une étonnante avancée de la modernité. Celle-ci s’accompagnait en effet d’une sainte Trinité : génie – incompréhension – folie.

Après Vincent, clairement, et peu de temps après sa mort, plus rien dans l’art ne put continuer sérieusement sans référence à ce génie. Après lui, comment ne pas oser la couleur d’avantage, élargir les perspectives, augmenter la toile avec de l’empâtement ? Après lui, effectivement, la peinture sans-doute changea : mais ce n’était pas une « révolution de la peinture ni de l’art » ; c’était l’empreinte d’un génie sur les productions futures.

 

Il fallut attendre mai 1968, sa révolution, cette fois-ci factuelle, pour qu’avec les progrès de la science et l’arrivée de certains médicaments, ainsi que la réflexion de certains philosophes « engagés » sur la marginalité, s’ouvrent, en même temps que les portes des asiles, de nouvelles perspectives sur une partie de l’art délaissée.

On l’appela successivement : « l’art des fous », « l’art brut », et plus récemment « Création Franche ». Ces trois appellations désignèrent trois regards différents : l’art des fous n’était considéré que pour son aspect clinique, l’évocation sur la toile des troubles mentaux et la possibilité de peut-être les expliquer. L’art brut, défini par Jean Dubuffet, considéra d’avantage le potentiel artistique, sans toutefois accorder – par une sorte de snobisme sûrement – le statut d’artiste aux différents créateurs.

Enfin, dernièrement, est apparue cette notion de Création Franche qui elle – bizarrement – n’est pas précisément définie. Nous sommes donc encore aujourd’hui, au contact de toute cette production, dans une sorte de « flou artistique ».

Il faut revenir en arrière pour trancher la question. Quelle était la réaction du célèbre psychiatre – le docteur Gachet – devant les toiles de Van Gogh ? Il les admirait bien sûr ! Et plus, il les comprenait. Gachet considérait-il Van Gogh comme un fou ? La réponse est édifiante si l’on se remémore cette lettre du peintre à son frère Théo à propos du médecin :

« Je crois qu’il ne faut aucunement compter sur le docteur Gachet. »

Cela sous-entendait ce que Vincent pensait réellement, à savoir que Gachet était aussi profondément mélancolique que lui l’était.

En fait, Van Gogh était un artiste et donc il n’était pas fou. Puisqu’un artiste ne peut pas être un fou. Et si un fou est un artiste, alors c’est tout bonnement qu’il n’est pas fou.

Voici comment définir la Création Franche ( ce que personne n’a osé ) : eh bien, c’est de l’Art !

Les enfants, les « fous », les malades, les handicapés sont des artistes en puissance, comme tous ceux qui – se tenant à l’écart du monde des adultes, bien fou lui par contre – osent rêver et surtout : aimer.

Car il n’y a, comme le disait Van Gogh encore :

« Il n’y a rien de plus réellement artistique que d’aimer les gens ».

 

Matthieu Guigo

 

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