L'art et la manière. Chroniques.


L'International Klein Blue (IKB), Yves Klein.


La controverse, pour le cas d'Yves Klein, aurait pu se situer sur la pratique du monochrome - sur la question de sa supercherie dans l'art - aussi bien elle s'articule plutôt autour du statut de l'artiste. Car Yves Klein est volontiers présenté aujourd'hui comme un artiste conceptuel.

Le monochrome, si l'on se cantonne à l'histoire de l'art, serait "apparu" avec le suprématisme et l'un de ses représentants Kazimir Malevich. Le carré blanc sur fond blanc, 1918,

 

offrirait, selon la légende, la première occurrence de monochromie. Opposé au monde des objets, le très platonicien Malevich, compose donc, avec sa révolte et son amour de l'art, pour aboutir à la suprématie de l'idée sur la forme, de l'art sur la nature et débouche sur des toiles débarrassées d'une quelconque notion de représentation. Cet autotélisme revendiqué aboutit plus loin, très logiquement, toujours en suivant sa révolte contre l'objet, à un questionnement sans doute aussi sur l'objet que constitue le tableau. Cet autotélisme autodestructeur accouche donc d'une oeuvre très minimaliste du carré blanc sur fond blanc. L'artiste ne pouvant ignorer que dans le spectre chromatique, le blanc n'est pas une couleur mais une nuance : est-il permis de considérer le carré blanc comme un monochrome ?
Considérant aussi les deux teintes de blanc, bien visibles, la matière de la toile carré apparente, qui plus est de travers, sur le fond, nous répéterons la question. Mais cette fois-ci, en aval de la problématique. Le carré blanc est-il un monochrome ?
Nous pourrions penser, à ce point de la réflexion, que le carré dépasse en fait le monochrome, dans son acception la plus avant-gardiste.

C'est aussi à cette fausse avant-garde que l'artiste Yves Klein s'attaque. Le monochrome fait long feu avec lui, dans sa quête d'absolu. La volonté d'épure du "peintre" abouche sur ce que d'aucuns ont considéré être un concept : l'International Klein Blue.

[ L'IKB est un procédé déposé le 19 mai 1960 à l'institut national de la propriété industrielle (INPI), sous l'enveloppe Soleau numéro 63471 par l'artiste plasticien Yves Klein. Il associe le bleu outremer synthétique à un liant ( acétate de vinyle de Rhône-Poulenc, le Rhodopas M. ) choisi avec l'aide du marchand de couleurs Edouard Adam. Selon la loi, personne ne peut s'approprier une teinte, "Blue" dans le nom de l'IKB ne saurait désigner une nuance de bleu, mais uniquement un produit bleu : c'est l'association du pigment et du liant qui fait l'originalité du produit et permet de le déposer. Source Wikipédia. ]

Je disais "abouche". Le verbe est juste car l'obsession d'Yves Klein pour l'épure le conduit à son aboutissement par le truchement de la marchandisation ; en effet celui-ci fut le premier à privatiser, sous la forme de l'estampille IKB, une couleur, le bleu en l'occurrence. Celle-ci n'existait pas, il est vrai, avant sa privatisation et ce n'est pas une couleur primaire que l'alchimiste s'est appropriée ( cela d'ailleurs, si la loi l'eût permis, n'aurait-il pas été plus "conceptuel" ? ) ni non plus tout autre couleur existante - à l'état brut, ou par la grâce d'un mélange - il s'agit bel et bien d'une création, pas de doute à ce sujet. Mais l'invention, au lieu qu'elle restât dans un pur élan créatif - correspondant bien à la démarche de l'artiste - introduisit, la première, l'œuvre d'art, dans le secteur non pas marchand comme Warhol, mais technique et industriel.

La couleur inventée devenant propriété physique, celle-ci même se revendiquant comme "oeuvre", est-il permis de douter que l'art d'Yves Klein avait définitivement à voir avec le capitalisme c'est-à-dire, sans doute, avec la face maudite de la pièce de monnaie que l'artiste, en la jetant haut dans le ciel niçois, avait vouée au hasard ? 

Matthieu Guigo







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