L'art et la manière. Chroniques.


Elephant, Gus Van Stant.



Temporellement, le film est très intelligemment organisé autour de ce qu'on appelle en littérature " une prolepse " : cela plonge le spectateur " in médias res ", à quelques secondes du début du carnage, inspiré par la tuerie de Columbine, dans un des lycées des Etats-Unis. Le massacre constitue, si l'on peut dire, l'apogée du film, dans son dernier tiers, quand tout le début, c'est-à-dire le flash-back, remonte le temps de chaque personnage - montrant leurs activités et leurs préoccupations propres. Tout ceci est obsessionnellement centré autour d'une scène où le héros principal - affiche du film pour sa photogénie et son charisme - se prête à l'objectif d'un camarade, Elias, photographe amateur, en posant de manière provocatrice, les fesses en avant. Se met alors en place une dramaturgie, d'autant plus étrange qu'elle est pauvre en événements.

C'est donc évidemment " la manière " de raconter qui prime ici, l'utilisation de la photographie, l'utilisation du temps, l'utilisation des corps. L'ouverture du film, fixe, sans musique, sur un pan de ciel changeant, à la tombée du jour, instaure un climat inquiet non dénué pourtant d'une certaine quiétude.

Après le déroulement de la narration, axée d'abord autour du héros, jusqu'à l'indication au spectateur de la prolepse et du passage - inlassablement répété avec la scène de la prise de photo - à l'analepse, nous suivons, à rebours, tour à tour, les pérégrinations adolescentes de John donc, Elias, Jordan, Carrie, Nicole, Michelle, Acadia, Brittany, Benny, Nathan et bien sûr des deux tueurs Alex et Eric.
Alors que toutes et tous, vivent leurs vies d'adolescents, non sans problème, une scène nous montre Alex, dans la cafétéria, en proie à une forme de crise de panique - sonorisée par la hausse du volume des brouhahas dans le film - où il nous inquiète, par son évidente agoraphobie. Le spectateur l'a vu, par ailleurs, auparavant, être l'objet de brimades de la part de ses " camarades ".
La narration avec analepses successives - retours en arrière - procure une tension dans le scénario car le spectateur sent d'une part qu'on le prépare à quelque chose, et d'autre part qu'on lui fait revivre, comme lors d'un trauma, un passé qui tourne en boucle.

On approche de la vérité, à ce moment crucial où la caméra filme Alex, le tueur ( un acteur amateur ) en train de jouer, dans sa chambre, La lettre à Elise et la sonate Au clair de lune de Beethoven ( clin d'œil évident à la 9ème symphonie du même jouée pendant Orange mécanique, de Stanley Kubrick ) - sonate imposée par l'acteur d'ailleurs, que le réalisateur trouvait trop difficile à jouer.

La magnifique sonate éclaire alors tout le film et tout son propos, tant elle propose une mélancolie lumineuse, allant jusqu'au bout d'elle-même : c'est-à-dire de sa lucidité. C'est cette lumière déclinante qui vire parfois, au soir venu, vers le violet et approchant de l'éveil lunaire, tire vers toutes les teintes du noir.
La scène où Alex se déshabille pour aller à la douche, bientôt rejoint par Eric, parachève un moment de lyrisme que seule la mort, dans son intensité, peut égaler.

Quant au pourquoi ... le pourquoi d'une telle tuerie ? Tout le monde à jusqu'ici fait fausse route, le FBI et ses reconstitutions en 3D du lycée de Columbine, les diverses interprétations et analyses psychopathologiques des deux protagonistes, toutes aussi farfelues les unes que les autres et jusqu'à Michael Moore et Bowling for Columbine, réquisitoire contre la vente libre des armes aux States.

Tout cela s'écartait du propos. Car c'était d'art dont il s'agissait. D'esthétique. Le film le montre parfaitement. Les adolescents ont, depuis longtemps déjà compris, toute la fascination que recèle la mort. Ce chrysanthème posé à la boutonnière d'enfants déjà morts et d'adultes pas encore nés. Cette beauté fatale et son avatar, la violence, qui casse un quotidien et un ordre dont ils ne veulent pas, tant leurs cœurs, cloche fêlée, résonne toujours d'un glas d'un âge incertain :

" Les idées de famille, de patrie, de religion et même de société sortent on ne peut moins vaillantes de l'assaut que leur livrent chez un adolescent l'ennui le moins résigné, le désœuvrement le plus mobile. ". ( André Breton, Anthologie de l'humour noir, 1966 )

Matthieu Guigo


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