L'art et la manière : chroniques.

Falling down, Joel Schumacher.


Falling down ( mal traduit en québécois par "l'enragé" et en français par "chute libre" ) est un film américain de la Warner Bros sorti en 1992.Je l'ai vu à la télévision et non au cinéma à ce moment, cela devait donc être dans les années 1995. J'avais 19 ans. C'était un thriller, alors, ce qui au regard de ma réaction, se justifiait, tant je me rappelle, sinon d'avoir été stupéfait, mais également véritablement pris de panique. Car lors du visionnage, sous l'emprise totale de la mise en scène - magistrale dès l'entrée avec la scène d'embouteillage dans Los Angeles - je fus immédiatement - disons en empathie - avec le personnage incarné par Michael Douglas. Et je me souviens très bien m'être demandé pourquoi ? Car à la vérité, je n'avais rien à voir avec l'impeccable employé de bureau, en chemise blanche et cravate, portant malette, trois stylos à la pochette, lunettes à gros carreaux et cheveux en brosse. [ coupe imaginée par J. Schumacher lui-même et la coiffeuse styliste du film ].
De surcroît, n'ayant pas du tout " l'air sympathique ". Pourquoi donc, pourquoi s'attacher à suivre celui qu'on ne connaît durant la moitié du film que sous le nom de D-FENS ? Seuls indices provenant de la plaque d'immatriculation de sa voiture, qu'il a d'ailleurs laissée coincé dans le bouchon, préférant dans l'atmosphère pesante et hystérique, prendre ses jambes à son coup. N'importe qui, en fait, ayant vécu telle situation aurait été tenté de le faire. Mais je n'avais pas le permis de conduire...je n'avais pas, alors, connu ce genre de situation. Pourtant, et c'est ce qui est remarquable dans ce film, tout spectateur - nonobstant son âge et ses expériences vécues - happé par l'ambiance, décorporé dans l'existence du héros , se met à tomber avec lui.
Car le vrai titre de ce monumental chef-d'œuvre aurait bel et bien dû être celui-là : " En train de tomber ". Falling down.
Et qui, parmi nous, ne craint pas la chute ? N'est-ce pas le début par lequel commence toute l'histoire humaine ?
Falling down est beaucoup moins hystérique de nos jours, 30 ans après. Ce n'est plus un thriller, c'est un film sociologique. Toujours cruellement d'actualité pour la France, du moins. Laissons de côté la société américaine qui, de toute façon, avait, comme toujours - hélas ? - 30 ans d'avance donc.

Sociologique et d'actualité parce que D-FENS, alias Michael Douglas, est ce mâle blanc de la middle class, bon citoyen qui ne désire qu'une chose : rentrer chez lui. Le problème est que, divorcé et licencié, il se heurte à une société - dont il a fait partie pourtant - qui semble, sans qu'il comprenne pourquoi, s'interposer. Tandis qu'il progresse, ayant abandonné sa voiture, seul et à pied, à partir du centre de la ville, dans un quartier tagué de graffitis, ayant toute l'apparence d'un ghetto : il croise pèle-mèle des chicanos violents et désoeuvrés, un épicier corréen voleur et un patron de fast-food, le Whammyburger, inflexible. Sa progression lente le confronte aux réalités d'une société multiculturelle et capitalistique, ayant tout l'air d'une jongle où plus rien n'a réellement de sens, hormis, peut-être, l'appât du gain. Tandis qu'il s'arme au fil de ses rencontres et use de plus en plus de violence, il a l'occasion d'observer un chomeur noir qui brandit un panneau où est marqué : " économiquement non rentable ". Un face à face caméra se produit lorsque celui-ci est embarqué par la police et qu'il crie, la fenêtre à demi-ouverte : " Ne m'oubliez pas ". D-FENS alors le regarde ( ou plutôt nous voyons D-FENS le regarder ) et l'on comprend qu'il compatit.
 [ Des émeutes ont eu lieu en plein tournage ( Mars 1992 ), ayant débuté le 19 Avril à Los Angeles après qu'un jury, composé de dix blancs, un asiatique et un latino, a acquitté quatre officiers de police blancs accusés d'avoir passé à tabac un automobiliste noir américain, Rodney King, après une course-poursuite pour excès de vitesse, faisant entre 53 et 55 morts et plus de 2300 blessés. Source Wikipédia. ]
La caméra filmant de très haut la ville, le montre ensuite traversant une avenue, tel un piéton ordinaire perdu dans la foule, à ceci près qu'il semble davantage la fendre que de s'y fondre. Le spectateur comprend à ce moment la solitude de cet individu contemporain, il comprend cela par le biais d'un plan - que le réalisateur a souhaité de surplomb.
C'était effrayant en 1992 de voir un blanc occidental perdre ses nerfs - en l'occurence même, perdre littéralement pied. La frayeur venait du fait qu'il était à l'époque sommé de s'adapter - d'autant plus qu'il était occidental et blanc - à la globalisation capitaliste en pleine possession de ses moyens. La chape de plomb pesait de tout son poids sur ses épaules et tout le système en vérité reposait sur lui. La question aujourd'hui serait de savoir si cela serait toujours aussi terrifiant de le voir péter les plombs ? Si cet état de fait ne serait pas finalement - non pas peut-être plus légitime - mais, plus banal, dans le contexte d'une société à la violence avérée et cela de n'importe quel bord qu'elle vienne.
Mais à cet instant du film, D-FENS n'a pas encore passé le rubicon. Il commence juste à éveiller les soupçons d'un flic à quelques heures de la retraite, Prendergast. Celui-ci forme le contre-point parfait du " héros " en ce qu'il représente l'ordre bien sûr, mais aussi - tout en partageant nombre des déceptions de D-FENS - le bien. Et c'est à 01h06 du film, en entrant dans la boutique d'un armurier nazi detestant tout azimut les pédés, les nègres, les femmes..., que Michael Douglas craque. 
Un affrontement verbal commence d'abord :

" Accepter la différence...oh mon cul ! "

" Tout ce que je veux c'est rentrer chez moi pour l'anniversaire de ma fille et si personne ne se met sur mon chemin je ne ferai de mal à personne. "

" En Amérique on a la liberté d'expression, le droit de ne pas être d'accord ! "

" Je te chie dessus toi et ta liberté. "

" T'en veux de la liberté, j'vais t'en donner de la liberté. "

Après le combat verbal vient la lutte physique et D-FENS commet son premier crime. Il a franchi le point de non-retour.

La fin du film se termine sans surprise, après une course folle à pied - travelling de la jetée de Venice Beach - où se trouvent réfugiées la femme et la fille de celui qu'on appelle maintenant William Foster, Bill selon sa mère.
Un ultime jeu de poker menteur se joue alors entre Robert Duval, le flic, et D-FENS, entre le bien et le mal ?
Puis Prendergast dégaine le premier et tire sur celui qui, dans sa chute, ne brandit pour seule arme qu'un pistolet à eau bleu. 





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